L'effacement le plus inéluctable, et finalement le plus effrayant, n'est
pas celui que l'écoulement du temps opère mais bien plus celui que les êtres
humains admettent et entérinent au point de ne plus se souvenir de l'existence
des êtres et des choses.
Ainsi, le trou béant qui résulte de la démolition d'un immeuble dérange au
premier abord. Il bouscule les habitudes de l'œil. Il est le vide qui inquiète
et angoisse au plus profond.
Cet immeuble démoli attire le regard de ceux qui ont l'habitude de passer
par là sans le voir. Tout à coup, ce vide les interpelle.
En même temps, il dévoile d'autres façades longtemps cachées et donne au
quartier une allure nouvelle, plus aérée, pleine de promesses de modernité.
Parfois, les vide-greniers exhument des cartes postales aux couleurs
passées. On ne reconnaît ni les murs, ni les rues. Ceux qui posent ont disparu
eux aussi. Ils auraient été les seuls à reconnaître les lieux.
Décidément, les pierres ne sont pas aussi durables qu'on le dit. Elles
disparaissent facilement, et sans qu'on s'émeuve, de la mémoire des hommes.
Bien sûr, les ruines des monuments antiques sont protégées, entretenues,
visitées même si au cours des siècles on ne les a pas respectées autant qu'aujourd'hui.
Des pierres de châteaux en ruine se sont retrouvées incluses dans des
maisons.
Mais les murs les plus humbles, composés de matériaux moins nobles, sont
voués à l'effacement à plus ou moins long terme. Pourtant, ils ont abrité des
histoires humaines; mais elles aussi sont destinées à l'oubli comme les
êtres humains qui les ont vécues.
SL